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« Et si actuellement on ne nous permettait pas de développer l’ensemble de nos capacités !? »
C’est au fond ce que questionne cet ouvrage et ce qu’il tente de démontrer à la lumière de l’ensemble des possibilités de l’art pour le développement de chacun.

 

Après vous avoir présenté le Rosey (un pensionnat allant du primaire au lycée) et son impressionnant lieu dédié à l’art dans sa globalité, je souhaiterais vous parler de la pensée qui a engendré ce projet exemplaire : puisque c’est vraiment cela qui m’a touché à la lecture de cet ouvrage et parce que c’est grâce à une telle vision que l’on arrive à faire de grandes choses !

 

Une pensée tournée vers la valorisation de la culture dans le milieu scolaire… 

Au travers de la découverte du projet narré par Philippe Gudinl’actuel directeur du Rosey -, nous découvrons en même temps au fil des pages, la pensée remarquable de cet homme : une pensée résolument tournée vers la culture et sa valorisation dans le milieu scolaire, tout comme vers une prise en compte des différences de chaque enfant – cela est vraiment passionnant.

J’ai beaucoup aimé cette simple phrase au sein de laquelle il dit : « Les enfants sont naturellement des artistes ; ils aiment imaginer, créer,  transformer, interpréter. », voulant ainsi souligner que cette partie artistique/culturelle on l’a finalement tous enfoui au fond de soi, il suffit juste que l’on nous permette de l’exprimer – et nous pousse peut-être dans cette direction –, notamment en commençant par la valoriser.

…vers une prise en compte de l’apprentissage dans sa globalité…

J’ai adoré découvrir ce projet qui vient parfaire le beau programme de cette école : prendre en compte l’apprentissage de l’enfant dans sa globalité, pas seulement la construction d’une future carrière mais aussi le développement de son imagination, de sa sensibilité, de son esprit critique… . Comme cela est souligné dans l’ouvrage en citation à Montaigne : non plus « une tête bien pleine mais une tête bien faîte ».

« Conduire un enfant vers son accomplissement, c’est révéler ses talents en lui donnant l’envie de les identifier, le moyen de les développer pour construire une vie personnelle et professionnelle. »

…et vers une prise en compte des facultés différentes de chaque enfant

Ce qu’il reproche à l’école traditionnelle est de se limiter à « transmettre des valeurs, enseigner des méthodes, des connaissances, contrôler leur acquisition, noter les performances » et de laisser aucune place aux enfants pour « explorer ses talents et exprimer ses goûts » (même si je n’aime pas vraiment le mot « talent », pour moi tout se travaille et pour arriver à un certain résultat cela nécessite souvent beaucoup d’entrainement et de persévérance ; mais je conçois cependant que chacun à des facultés davantage développées dans un domaine plutôt que dans un autre). Selon lui (et il n’a évidemment, ou malheureusement, pas tord), ces dernières actions sont qualifiées par l’école traditionnelle comme « une perte de temps » pour l’enfant : « Non, l’objet principal de l’éducation, en dépit des avertissements de Montaigne, c’était remplir une tête ! ».

 

Le développement des « intelligences multiples »

La volonté du Rosey a donc été de se concentrer sur le développement des « intelligences multiples » : « Chaque individu est unique et différent, doté de talents multiples. L’institution scolaire traditionnelle est encore bien loin de mettre cette réalité banale au centre de son travail d’éveil à l’intelligence. Les différences entre élèves sont liées à leurs multiples talents et il nous paraît indispensable d’en tenir compte dans leur éducation. L’un des éléments déterminants de notre évolution dans ce domaine a été la prise en compte de plus en plus précise de ces « intelligences multiples » décrites par Howard Gardner. Le Rosey n’a pas attendu ces concepts pour enrichir les journées de ses élèves ».

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Pour effectuer cela, les dirigeants actuels du Rosey ont reconsidéré la place de l’art (au sens Large) au sein de l’école. Et cela fait tellement plaisir de voir une école qui donne enfin à l’art toute la place qu’elle mérite au sein du milieu scolaire. Pas seulement une initiation à certains de ses domaines, mais bien un enseignement au même niveau que les autres matières, tout au long de la scolarité : permettre à chacun des élèves d’acquérir des connaissances artistiques poussées, tout en pouvant les expérimenter, s’y former, laisser libre cours à son côté artistique… .

 

L’art pour former des hommes plus imaginatifs, plus épanouis, dotés d’esprits critiques, d’une meilleure vision du monde…

« Ici l’art est vecteur de connaissances, promoteur de sensibilité mais surtout catalyseur d’imaginaire »

Tout en plaidant en faveur de l’art, Philippe Gudin démontre en quoi l’art est bien plus sérieux qu’un simple divertissement et qu’il est grand temps de considérer les pratiques artistiques à leur juste valeur : Philippe Gudin insiste sur l’importance d’une sensibilisation et éducation à l’art pour le développement d’un épanouissement personnel tout au long de la vie (car pour former les futures adultes de demain et les futurs acteurs de notre monde, c’est tout de même aussi important, non !?), pour le développement de son esprit critique, pour pouvoir mieux comprendre le monde qui nous entoure et pouvoir davantage participer à le faire évoluer positivement… : « aiguiser leur sens d’observation et réinterpréter le monde, écouter, regarder, sentir pour mieux comprendre et mieux aimer les civilisations dans lesquelles ils vont évoluer et qu’ils vont contribuer à faire évoluer. ».

Philippe Gudin souligne aussi la complémentarité des enseignements : « il y a une complémentarité formidable entre la formation scientifique, tout à fait indispensable, et le développement de l’imagination par les arts : la plupart des mathématiciens sont des musiciens ou des mélomanes ; Leibniz n’a-t-il pas noté que la musique est l’exercice d’arithmétique d’un esprit qui ne sait pas qu’il compte ? »

 

Pour ce directeur, il est plus que temps de prendre en compte l’importance de l’art dans la formation : « On ne saurait dire plus simplement que sans les arts, l’éducation passe à côté de sa mission de révéler. Il finit le temps où les professeurs de dessin, de musique ou de théâtre étaient considérés comme de gentils amuseurs auprès desquels seuls ceux qui enseignaient les disciplines sérieuses étaient des vrais professeurs, qui comptent dans la balance du temps et des priorités éducatives. […] Il me paraît nettement plus facile d’acquérir des notions de ces disciplines traditionnelles par soi-même que d’être autodidacte dans n’importe quelle branche artistique ! Il finit le temps où l’imagination était suspecte, la créativité inutile, la pensée originale, hors du cadre scolaire bien léché, inconvenante. »

 

Reconsidérer la manière d’enseigner : passer d’une tête bien pleine à une tête bien faite…

Après avoir questionné l’art, une sous-partie nous dévoile aussi ses questionnements tournés cette fois-ci vers le numérique et les chamboulements qu’ils pourraient bien entrainer au sein de l’enseignement. Une autre partie très intéressante et toujours très bien, et très justement, pensée. Pour lui, il est plus que temps de prendre en compte la conception de Montaigne : « passer d’une tête bien pleine à une tête bien faite», puisque l’on a tous désormais accès au savoir à portée de main, et même partout et à chaque instant avec l’arrivée du smartphone. Il explique alors la nécessité de passer de « l’école qui transmet […] à une école qui donne un sens à la connaissance, qui lie le bouquet des diverses leçons par des éclairages croisés. » Pour lui, il faut passer de l’école traditionnelle telle qu’on la connait au « professeur […] qui sait montrer aux élèves, à qui un problème est posé, où trouver les données utiles et comment les exploiter pour structurer la réponse ».

…remplacer les enseignants par le numérique !?…

S’il évoque aussi la possibilité de remplacer le professeur par des vidéos, « des conférences exercices décortiqués», des séances interactives avec « des robots à la patience infinie», permettant aux enfants d’avancer à leur rythme ; il affirme toutefois que personne ne peut s’éduquer tout seul, c’est au contact des autres que l’on fait évoluer notre façon de penser… .

« On se construit en apprenant à vivre ensemble, en s’enrichissant des différences entre les hommes, leurs cultures et leurs croyances. On comprend et on déplace ses limites en se mesurant aux autres. Les logiciels professeurs, les conférences TED, les MOOCS sont, entre autres, de puissants outils d’acquisition de connaissances et vont certainement devenir de plus en plus efficaces pour apprendre, exercer et réviser ; ils vont concourir à l’individualisation accélérée de la formation. Mais ils ne sauront pas éduquer parce que l’on ne grandit qu’en communion, en confrontation, en échange avec les autres. »

… dédoubler l’espace de travail : pour mieux partager, débattre, réfléchir, rêver… !

Ce qu’il affirme toutefois est que si un changement est à mettre en place, dans cette nouvelle conception de l’enseignement qui nécessite de « partager, débattre, réfléchir, rêver… », c’est bien de dédoubler l’espace de travail, « la salle de classe ne suffit plus » :

« l’espace nécessaire à l’exercice passionnant de cette nouvelle conception du travail scolaire doit être mis en place ; c’est la seconde mission du Carnal : offrir des espaces d’apprentissage, de communication, de rencontres, ouverts, conviviaux, modulables, en passant d’un café animé et bruyant à une sage bibliothèque, meublées de tables hautes et basses, de canapés, on pourra mieux partager, débattre, réfléchir, rêver…» …

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Pour aller plus loin, le film Alphabet (je ne l’ai pas encore vu mais regardez la bande-annonce elle en dit déjà beaucoup !),
sorti en salles hier – le 21 octobre 2015 – et qui a l’air tout aussi intéressant,
traite justement de ces problématiques
.